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MARCEL ALOCCO

Des écritures en Patchwork, tome 2, Péchez Anchise, lecteur

© Marcel Alocco
Ecrivain(s) : Alocco
Clefs : Desbiolles

Dire que le livre est une marchandise n’est pas un scoop. Pour l’éditeur le meilleur écrivain est celui qui se vend le mieux. Les fast-foods ont plus de clients que Bocuse. Sont-ils donc meilleurs en cuisine ?
 
Jadis, l’élitisme culturel et son marché étroit maintenaient un semblant formel d’exigence de qualité, avec son revers : un conformisme assez accablant. Aujourd’hui le conformisme serait plutôt de s’annoncer subversif. « Dérangeant » disent-ils. Plusieurs centaines chaque année à nous déranger avec leurs livres primés... ou presque. Le marcottage (lire marketing) a ses exigences : jeune, yeux clairs, blonde longue toison, c’est mieux... pour la photo et la télé. Hélas, le sincère petit talent d’origine se noie dans la marchandisation (prononcer marchandising ?). Un livre par an. On n’écrit plus, on fait. Ceux qui parlent français comprendront. On « fait », et à la mode du jour, léger s’il vous plaît, de la cuisse aussi si possible, pour abattre ces tabous que, pour ne parler que de la partie visible de l’iceberg, depuis le noble Pétrone ou le médicinal Rabelais jusqu’au sadique Marquis, chacun avait bien respectés... croient-ils. Quant à la pensée, elle doit être obscure, magique, et surtout inexprimable... comme si le travail de l’écrivain n’était pas aussi et avant tout d’exprimer ce qui pour dire aux autres les mots leur manquent. Enfin, argument absolu : comme les romans américains, savoir raconter une histoire. Un peu infantile, non « raconte-moi une histoire » ? Et pourquoi pas « dessine-moi un mouton » ? Il est vrai que comme histoires, La Recherche... de Proust, Le Voyage... de Céline ou La Peste de Camus, ne sont pas de bons produits télé-cinématographiques.
Les Prix qui chaque automne tombent comme feuilles mortes sont manifestation de l’état des lieux. Le hasard a voulu que j’aie lu depuis peu Anchise (Fiction & Cie, Le Seuil) de Maryline Desbiolles lorsque le Fémina lui échut. Comme quoi, mes bonnes dames, nul n’est à l’abri d’une erreur. Ce livre ressemble à un Prix littéraire comme moi à Di Caprio, mesdemoiselles. Ces Dames, mauvaises pêcheuses, avaient raté, La Seiche, (que quelques éminents critiques ont écrit La sèche !). Bonnes pécheresses, repenties, elles se sont rattrapées sur Anchise, lequel pauvre vieux, franchement dégoûté, a choisi de s’autodafer. Se cramer dans son aut.., pardon, sa voiture, sur la colline au risque en cet août de nous foutre le feu aux pinèdes.
Le bouquin ? Amateurs de Prix, s’abstenir. Seriez déçus. Pas d’histoire, ou si peu ! Mais que les lecteurs visitent. Anchise, pour ceux qui auraient lu Homère, n’est pas en ce livre époux d’Aphrodite et ancêtre d’une abondante descendance romaine. Anchise, dont la mort de la femme emportant l’enfant promis a arrêté la vie, est une ombre promenée dans un texte court. Rien qu’un petit roman, si roman il y a. L’histoire, plutôt que d’un homme, d’un lieu, du temps qui passe, d’une couleur de l’air, d’une saveur des mots, si vous voyez. A lire pour vérifier que vous savez encore (ou enfin) regarder.
 
La Strada n°11, janvier 2000
 
 
Publication en ligne : 26 mars 2010
Première publication : janvier 2000

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