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Martine Orsoni, Saint Gabriel Archange

Artiste(s) : Orsoni

Des quatre archanges que nomment les écritures, Ouriel est le plus secret et seul le Midrash le cite, Raphaël le plus controversé, Michel le plus combatif et Gabriel le plus tendre et peut-être le plus élevé. C’est lui que Dieu envoya annoncer à Marie la naissance de J.-C. Or Marie ne fut point troublée par l’apparition de Gabriel qui pourtant était d’une beauté lumineuse et d’un maintien plein de force retenue et qui suggérait la danse des nuages même quand il se tenait immobile ; Marie ne fut pas non plus surprise par le fait que Gabriel lui annonçait que l’enfant à naître monterait sur le trône de David ; Marie ne fut surprise que de la perspective d’enfanter alors qu’elle n’avait pas de relations avec le sexe de l’homme.
Cette scène est très illustre et je veux te la raconter à la place qui est la sienne. Ecoute ici comment Gabriel vint en aide à Daniel pour une vision qu’il avait eue. Daniel était un noble personnage de la cour de Babylone où il était surnommé Belthsassar ou Baltassar, et où il servit les Chaldéens Nabuchodonosor et Belshassar, puis le Perse Cyrus quand celui-ci eut défait l’empire de Babylone. Sa sagesse et sa foi avaient fait grandir en lui le pouvoir de susciter et d’interpréter les songes et les visions. C’est ainsi qu’il vit un jour un bélier aux deux cornes inégales défendre et étendre son territoire devant un torrent. Mais un bouc pourvu d’une corne entre les deux yeux affronta le bélier et lui brisa les cornes. Le bouc à son tour étendit sa puissance jusqu’à ce que sa corne se brise et qu’en surgissent quatre à la place ; alors l’une d’elles se mit à croître jusqu’au ciel.
Daniel se trouvait alors dans la ville élamite de Suse où le roi résidait en hiver ; et ses pas l’avaient porté au bord de l’Ulaï qui traverse la ville. Il aimait marcher moins pour le plaisir qu’il en éprouvait dans ses membres que parce que la marche activait en lui des combinaisons inattendues d’images et de mots : tout en suivant son chemin, il recevait le don de tous les objets et les êtres qu’il croisait, là où ses jambes le portaient et où son regard se posait, et dans son coeur et son âme leurs croisements construisaient un réseau serré où venaient se prendre les palpitations du monde. Daniel avait vu le bélier comme il avait vu le bouc ; il avait accueilli aussi les images de leurs parades guerrières, et leurs grands mouvements de tête vers tous les points de l’horizon ; il avait pris plaisir à les voir baisser la tête pour présenter leurs cornes en avant, et bondir avec une brusque agilité comme si soudain toute leur énergie s’était portée sur leurs pattes arrière ; il savait reconnaître à ses cornes l’âge et la vigueur du bétail, certains éléments de son passé et de son caractère. Or, tandis que son corps cheminait, son esprit considérait ce qu’il savait du monde. Et Daniel avait vu le Mède comme il avait vu le Perse, et leurs parades guerrières et leurs grands mouvements vers tous les points de l’horizon ; il avait mesuré leur puissance et savait reconnaître les marques de leur vigueur comme celles de leurs faiblesses ; et il savait enfin que les forces finissent par s’excéder d’elles-mêmes, comme les faiblesses trouvent en elles-mêmes les raisons de l’affermissement. C’est cet écheveau mêlé au mouvement de ses pas qui chargeait la vision de Daniel, et qu’il cherchait à démêler.
Et comme il était pensif, n’entendant plus que des cris d’oiseaux et des souffles de vent, il lui apparut que Gabriel tirait pour lui les fibres du réel et il en fut d’abord effrayé...

Force de Dieu ! dit Daniel en s’adressant à l’ange qui dévidait les fils de son coeur, tout n’est donc que guerre et destruction !

Mais l’ange entreprit de fortifier son coeur

Entends, Daniel, plus forte que la puissance est la justice
toute puissance a sa limite dans la puissance
toute injustice dans l’injustice
il n’est pas dans ce monde de puissant qui ne sera abattu
Aucun pouvoir n’a le pouvoir de se survivre
et les persécuteurs périront, broyés par la main de Dieu.
Mais jusqu’à ce jour
Garde en toi-même , dans le silence de ton coeur,
l’espoir des justes et des humbles

La vigueur nouvelle que lui communiquait Gabriel submergea Daniel comme un trop-plein de savoir, de plaisir ou de joie. Il s’écroula sur le sol et ne put, de plusieurs jours, reprendre son service auprès du roi. Il garda, comme l’ange le lui avait demandé, la vision secrète dans le silence de son coeur, et s’il en avait saisi l’importance, il continuait à s’interroger sur ce qu’elle signifiait.

Publication en ligne : 31 décembre 2008
Première publication : novembre 1993 / catalogue d’exposition

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